lundi, octobre 25, 2010

Rapport de recherche disponible en ligne

















Mon rapport de recherche intitulé “Ce que les usagers et Internet font à la prescription culturelle publique et à ses lieux : l’exemple de la musique en Ile de France” est désormais disponible en ligne sur le blog consacré spécifiquement à cette recherche ici ou en cliquant sur ce lien.
Cette étude, menée depuis trois ans, a été commandée par le programme interministériel “Culture et territoires” et avec l'aide (précieuse) d'Andreï Mogoutov dont les logiciels ont été particulièrement efficaces pour collecter et analyser des données receuillies sur le Web. Plus généralement, je remercie vivement tous ceux et celles qui ont bien voulu m'accompagner lors de cette enquête et/ou me donner de leur temps.


Résumé du projet de recherche -“Ce que les usagers et Internet font à la prescription culturelle publique et à ses lieux : l'exemple de la musique en Ile de France”-

1 Objectifs et méthodes du projet de recherche

Ce projet de recherche a pour objectif de (mieux) cerner ce que la redéfinition en cours de l'espace public -induite par Internet et l'irruption des usagers- fait à la prescription culturelle publique et à ses lieux. Pour cela, deux formes émergentes de partage et de prescription de musiques sur Internet ont été étudiées tout au long de l'année 2009 et début 2010 : les blogs musicaux et les forums de discussion et d'échanges de musiques.

Après une série de repérages menés dès 2008 et des prises de contacts, un panel de vingt-six personnes (vingt-quatre blogueurs et blogueuses et quatre adhérents à des forums*) et de trente deux-sites a donc été composé et des entretiens semi-directifs (réalisés en face-à-face ou en ligne) ont été effectués en 2009. À l'exception de deux blogueurs, la totalité du panel résidait en Ile de France où y entretenait des relations. En complément des entretiens, des observations de la blogosphère musicale, comprenant les sites du panel, ont été régulièrement menées, un travail de veille qui a été soutenu par le recours à des logiciels capables de collecter des données se rapportant à l'activité des blogs en ligne et de les trier. Ce choix méthodologique a permis de disposer de nombreuses données quantitatives et notamment de mesurer l'audience et la réputation des sites.

Enfin, un blog dédié à la recherche rendait compte de l'avancement des travaux et permettait tout à la fois de dialoguer avec des internautes ou des blogueurs et d'informer l'équipe de “Culture et Territoires” de l'avancement du projet de recherche.

Deux objectifs principaux avaient été fixés.

Premièrement, il s'agissait de documenter le plus précisément possible les modalités -technologiques, spatio-temporelles, linguistiques, sémantiques, relationnelles- par lesquelles des amateurs d'Ile de France en venaient à fonder, animer et/ou fréquenter des plate-formes et comment ils (elles) animaient leur propre plate-forme et/ou s'inséraient dans des sites existants.

Deuxièmement, il s'agissait d'examiner si ces plate-formes s'intéressaient, et si oui comment, à la vie musicale en Ile de France puis d'examiner leur éventuel impact sur les formes de prescription publique et tout particulièrement les lieux dédiés à des spectacles musicaux.

2 Résultats

L'enquête a tout d'abord permis de documenter les parcours des blogueurs et blogueuses du panel. L'observation a montré que toutes et tous étaient des passionné-es de musique avant de s'investir en ligne et que, dans ce cadre, ils et elles avaient pour la plupart déjà mené une activité ayant une certaine relation avec le blogging : la littérature, la radio, le théâtre, les groupes rock, le journalisme. Par ailleurs, les données recueillies en ligne grâce aux logiciels, comme celles fournies par les membres du panel, ont montré une activité générale extrêmement fournie, parfois même d'une très grande intensité. D'autre part, l'étude a également montré que les plate-formes de blogs (hors forums) pouvaient être classifiées en trois typologies : des sites traitant fortement de l'actualité musicale (nouveaux disques, tournées, livres, films, expositions), des sites presque entièrement consacrés à l'histoire de la musique et au patrimoine discographique et des plate-formes plus hybrides à mi-chemin entre ces deux pôles.

En parallèle à ce point, on a pu vérifier que plus les sites étaient connectés à l'actualité et surtout publiaient régulièrement (c'est-à-dire avec des logiques comparables à celles de la presse traditionnelle) et plus leur audience, leur réputation et leur fréquentation par les internautes tendaient à s'accroître. Ceci expliquant cela, nous n'avons pas tardé à constater que les blogs les plus actifs et reconnus sur la Toile étaient identifiés par les professionnels de l'industrie musicale (labels de disques, managers et tourneurs, salles de spectacles), les lieux publics parisiens et situés en banlieue, des agences spécialisées dans le marketing en ligne et la presse nationale. Ce premier constat a été complété par deux autres.

Premièrement, qu'une partie significative de la blogosphère musicale animée par des franciliens (et nombre des membres du panel) se retrouvait régulièrement à Paris non seulement à l'occasion de concerts, de rencontres informelles mais aussi de soirées organisées conjointement par des agences, un blogueur et d'autres professionnels. En parallèle, nous avons découvert sur les réseaux sociaux Twitter et Facebook une sorte de plate-forme permanente d'échanges impliquant – là encore- de nombreux blogs.

Deuxièmement, si certains blogs rendaient non seulement compte de l'actualité musicale à Paris (dans des lieux publics ou privés) et au-delà, plusieurs d'entre eux organisaient aussi des événements à Paris avec des salles de spectacles, des particuliers, des bars et plus généralement nouaient des partenariats avec des médias (Arte pour l'une des plate-formes), des magazines, des lieux, des festivals. Activités qui concernaient toutes sortes de musiques (classique y compris). L'enquête a donc montré sans conteste que la centralité parisienne s'exerçait également sur le Web. Conséquemment et compte tenu de ces multiples liens entre le monde numérique et l'univers physique, on a proposé l'idée que le territoire devait être considéré comme un continuum.

Enfin, l'étude a montré également qu'une série de plate-formes indépendantes peu ou pas connectées à la blogosphère musicale parisienne et à l'actualité culturelle, proposaient aux internautes de découvrir des “répertoires de niches” souvent très rares et par ce biais construisaient des réseaux beaucoup plus internationaux que strictement francophones. Si ces plate-formes sont moins ou pas du tout repérées par les professionnels et les lieux publics, elles assurent néanmoins une sorte de veille et de travail prescriptif qu'on peut apparenter à celui des médiathèques publiques et/ou à l'histoire de la musique.

3 Conclusion

En conclusion, on constate effectivement que la blogosphère musicale, ou tout du moins une de ses déclinaisons, a un impact certain sur le territoire d'Ile de France et en tout premier lieu à Paris. Par ailleurs, il semble évident que l'activité des blogs génère des modes de sociabilités originaux et concerne des domaines souvent délaissés par les politiques publiques ou les diverses composantes de l'industrie musicale. D'une façon générale, il est important de noter que le blogging, qui fédère une audience significative en ligne et peut même déboucher sur des collaborations avec des professionnels (d'entreprises publiques comme privées), est pratiquement entièrement amateur et semble destiné à le rester.

Pour toutes ces raisons, il semblerait important que les responsables de la politique publique considèrent la blogosphère musicale comme un acteur significatif dont le fonctionnement devrait inspirer la réflexion publique sur les dynamiques culturelles dans l'espace urbain et le statut de la prescription.


* Certaines personnes étaient à la fois membres de blogs et d'un forum

jeudi, septembre 09, 2010

Prochaine intervention à Toulouse le 6 octobre 2010
















À l'invitation du Réseau des Musiques Actuelles en Midi Pyrénées, je présente une conférence publique consacrée à la place de la reproduction sonore dans le rock, le hip hop et la techno.
Cette causerie prend place dans une série de manifestations (expositions, films, conférences) consacrées à la mémoire des musiques amplifiées et à l'histoire du son qui elles-mêmes s'insèrent dans un festival intitulé Novela Festival des savoirs partagés

C'est donc à Toulouse, le Mercredi 06 octobre 2010 – 18h-20h au Centre Culturel Alban Minville

Plus d'infos :
Centre Culturel Alban Minville
1 Place Martin Luther King
31100 TOULOUSE
Tel : 05 61 43 60 20
Accès : Métro ligne A - arrêt Bellefontaine / Bus n° 13 - arrêt Bellefontaine

vendredi, mai 21, 2010

Prochaines interventions les 3 et 7 juin 2010
















Je présente, respectivement les 3 juin à Bourg La Reine et le 7 à Paris, deux recherches de terrain menées ces dernières années. D'une part, mon étude sur la circulation et l'usage des supports enregistrés (menée en 2005/2007) et, d'autre part, l'étude consacrée aux blogs musicaux en Ile de France que je viens d'achever (2008/2010).

1 À l'invitation de Philippe Le Guern, la première intervention aura lieu le 3 juin à 14 h dans le cadre du projet ANR "le travail artistique en régime numérique", projet associant le LHIVIC (EHESS), le GRANEM (Université d'Angers) et le laboratoire G. Friedmann (Paris, 1-CNRS).
Deux journées d'études sont en effet organisées sur le thème "musiques et technologies numériques" et auront lieu les 3 et 4 juin 2010 dans les locaux de l'Institut des Sciences Sociales et du Travail 16 boulevard Carnot, 92340 Bourg la Reine, RER B, station Bourg La Reine, RER B, station Bourg La Reine.

Programme complet
Jeudi 3 juin :
14 h - 15h. François Ribac "S'équiper et collaborer en régime numérique : portraits de musiciens"
15 h 30 - 16 h 30 : D. Subramanian (Cardiff) "Bollywwod : comment le numérique modifie le monde de l'art de la musique de film en inde"
17h - 18h : "Plus tard, je serai comme David Guetta. Avoir 15 ans et apprendre le "métier" de DJ" ( interview filmée)

Vendredi 4 juin :
10h-11h : Paul Harkins (Edinburgh). "Une socio-histoire du sampleur"
11h-12h : Gwenn Labarta (musicien / Intervenant au conservatoire de Cholet) "Numérique et numérique. Une comparaison de la qualité sonore des sampleurs"
14h-15h : Nick Prior (Edinburgh) : "Musique, ordinateur portable et mobilité".
15h-16h : "Home studio dans trois pièce banlieue" (interview filmée)

2 La deuxième intervention se déroulera le 7 juin de 15 h à 16 h30 dans le cadre du Séminaire Sciences Économiques et Sociales de Telecom ParisTech. J'y présenterai pour la première fois l'étude que je mène depuis bientôt deux ans à propos de la blogosphère musicale et de son inscription dans la réalité francilienne, recherche financée par le Programme interministériel Culture et Territoires. Outre une synthèse de mes étude, j'aurai l'occasion de décrire comment les logiciels Rezodience et Issuecrawler,
(co) conçus par Andreï Mogoutov, m'ont aidé à ethnographier le Net et poser des hypothèses.
Institut TELECOM ParisTech 46rue Barrault 75013 Paris, amphi Grenat. Métro Corvisart


mercredi, mars 31, 2010

Avril in Paris (and Lyon)



Les 1ers et 2 avril, je participe aux journées d'études organisées par le Cefedem Rhone-Alpes intitulées : Diffusion, création, médiation : être musicien aujourd'hui. La formation musicale supérieure dans le schéma européen. Les débats et les communications seront publiées ultérieurement dans la revue Enseigner la Musique.

Puis le 6, j'interviens au Séminaire de l'Équipe d'anthropologie de l'écriture à l'EHESS, séminaire animé par David Pontille et Philippe Artières. Ma communication s'intitulera “Écrire les musiques : outils, agencements matériels, espaces”.
Le 6 avril à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales de 11 h à 13 h (CEAf, salle de réunion, 2e étage, 96 bd Raspail 75006 Paris)
J'en profite pour signaler le (remarquable) blog Scriptopolis des mêmes (avec Jérome Denis en sus) et la sortie d'un livre de Jérome Denis et David Pontille intitulé Petite sociologie de la signalétique - Les coulisses des panneaux du métro

Les 16 et 17 avril, au Centre Pompidou (à Paris) se tiendra un colloque consacré à Bob Wilson. On pourra notamment y écouter Georges Banu, Lucinda Childs, Helga Finter, Stefan Kurt, Marie-Claire Pasquier, Guy Scarpetta, Maria Shevtsova, Bernard Sobel mais aussi assister à des projections de films de Wilson ou de ses spectacles. Ce colloque est organisé par Frédéric Maurin, auteur du livre (de référence à mon sens) Robert Wilson - Le temps pour voir, l'espace pour écouter.
J'interviens le 17 avril à 17h15 dans la petite salle du Centre Pompidou pour y évoquer la collaboration de Bob Wilson avec des musiciens rock et tout spécialement les musiques que David Byrne et Tom Waits ont écrites respectivement pour l'une des Knee Plays du spectacle Civil Wars et l'opéra The Black Rider.
On peut lire la présentation du colloque et télécharger le programme ici

vendredi, mars 05, 2010

Podcast #3 et conférence au Lieu Unique le 11 mars




















1 Réflexions sur le territoire de la politique publique (en matière de musique)
L'été dernier (c'était en 2009) j'ai été invité à Dijon par le réseau Futurs Composés, le Centre de Documentation de la Musique Contemporaine et le Festival Why Note à l'occasion d'un colloque consacré au rôle des festivals. Cette causerie de 20mn s'intéressait à la définition républicaine du territoire et à ses déclinaisons du côté de la politique culturelle, déclinaisons qui, comme on le sait, privilégient souvent le live plutôt que le disque et assignent aux usagers de s'installer à la place (par ailleurs fort enviable) du spectateur. Cette intervention s'inscrit dans la réflexion que je mène depuis 2005 sur la façon dont la musique participe au façonnage de l'espace public.
On peut écouter la totalité des interventions ici
 Et mon intervention ci-dessous







2 Conférence à Nantes
Par ailleurs, j'interviens le 11 mars 2010 à 18 h30 dans le cadre des Universités Pop du Lieu Unique à Nantes. Le thème de cette conférence en images et en son ? Rock et cinéma... J'y évoquerai notamment la façon dont les stars de rock (ou du moins certaines) font du cinéma, thématique qui sera l'objet d'un prochain livre à paraître fin 2010.
Plus d'informations sur cette intervention ici




dimanche, janvier 10, 2010

NOUVELLES en (nouvel an) 2010

En guise de message de bonne année :

1 Trois "happy new year" sonores respectivement folk, hardcore et indie :

a Bert Jansh "The Bright New Year" (album Birthday Blue)






b The Breeders "New Year" (Last Splash)






c Death Cab For Cutie "The New Year" (Transatlantism)






2 Un lien vers le blog qui rend compte de mon enquête sur les nouvelles formes d'expertise musicale en ligne. CLIC

3 Prochaine intervention le 21 janvier aux BIS (biennales Internationales du spectacle) à Nantes. Je parlerai de l'article que j'ai écrit pour le livre ARTISTES 2020 (cf. le message précédent) édité par l'IRMA en collaboration avec l'ADAMI.
Donc, le 21 janvier au Club de l’Atlantique lors des rencontres BIS qui se tiennent à Nantes au Palais des Congrès. Plus d'infos ICI

mardi, octobre 27, 2009

artistes 2020



Je viens de participer à un ouvrage collectif et prospectif consacré au devenir des artistes. Le livre s'appelle Artistes 2020, est édité par l'Irma (Information et Ressources des Musiques Actuelles) et résulte d'une collaboration entre cette dernière et l'Adami (société civile pour l'Administration des Droits des Artistes et Musiciens Interprètes).
Plus d'infos (la liste des contributeurs l'éditorial, les références etc) : ici
Interviews des différents contributeurs : ici
Acheter le livre en ligne :
Voici le texte :

Un nouveau contrat social par François Ribac, compositeur de théâtre musical et chercheur en sociologie

1 De l'utopie...

C'est en 1627 qu'est publiée La Nouvelle Atlantide. Écrite par le savant anglais Francis Bacon, cette utopie décrit une île où des savants éclairés gouvernent un monde parfait. Sous couvert de descriptions, Bacon dresse la feuille de route de la Révolution Scientifique : la sélection des espèces végétales et animales, le travail de l'acier, la mise au point de machines à tisser, le domptage de l'électricité et de la vapeur, la culture des microbes dans les laboratoires et même les techniques de reproduction sonore et les réseaux de communication !

“Nous avons aussi des maisons pour les sons ; là, nous essayons tous les sons, et mettons en évidence leur nature et leur mode de génération... Nous savons produire des sons faibles de telle sorte qu’ils apparaissent comme graves et forts. (...) Nous avons encore divers échos surprenants, qui renvoient la voix plusieurs fois et, en quelque sorte, la renvoient en l’air... Nous avons certains instruments capables de seconder l’ouïe ; posés sur l’oreille, ils augmentent grandement la capacité auditive... Nous avons enfin des moyens pour transporter les sons dans des conduits et des tuyaux, y compris sur de longues distances et des trajets sinueux” [1].

Mais ce n'est pas tout. La Nouvelle Atlantide est aussi un manifeste politique qui s'adresse au Roi : "laissez nous travailler et débattre dans nos laboratoires et, en échange, nous mettrons à votre disposition nos inventions et ferons de la terre un paradis". Du coté de la théorie, ce grand partage entre la science et “les autres” est justifié par la différenciation établie entre la nature, œuvre parfaite du créateur (Dieu) et domaine des savants et la culture, le monde humain où les passions et l'irrationalité se déchaînent [2].

2 ... À la réalité

Dès la fin du 19e siècle, des inventeurs/entrepreneurs comme Edison ou Bell ont fait de ce programme une réalité. Grâce à la domestication de l'électricité et des ondes, à la mise en place de réseaux -(inter)nationaux- de diffusion et à des innovations comme le phonographe ou la radio, leurs firmes ont (notamment) donné corps à l'industrie musicale. Là encore, un pacte a été proposé : "si vous nous laissez la maîtrise de la technologie, nous reproduirons le plus fidèlement possible la musique. Nous débusquerons aussi les créateurs (dorénavant artistes) dans les tréfonds de la société et diffuserons leurs chefs-d'œuvres dans tous les pays du monde grâce à des concerts, des disques et aux ondes radio. En échange, les états devront financer des infrastructures et garantir la propriété intellectuelle tandis que les citoyens rétribueront nos services”. En somme, en dressant une barrière hermétique entre les professionnels et le public (présenté comme une masse anonyme), on a étendu le grand partage des scientifiques à l'intérieur même de la culture. Ce marché (c'est le cas de le dire) a produit de grandes choses. Le phonographe et la radio ont ainsi permis aux consommateurs de découvrir d'innombrables œuvres et interprètes, de les comparer, et -point essentiel- d'éprouver et de partager des moments de plaisir intenses. Enfin, de Bing Crosby à Robert Alagna, en passant par les Beatles, les supports enregistrés ont initié des générations entières au vocabulaire musical tandis que, dans les studios, un nouveau monde sonique naissait. Toutefois, cette séparation entre les spécialistes et les profanes est de plus en plus problématique.

3 Les rouages grincent

En effet, la diffusion de la musique enregistrée à permis à nombre d'amateurs de devenir de solides experts (mélomanes et/ou musicien-nes). Cette tendance a été accentuée par l'essor des réseaux numériques grâce auxquels les internautes découvrent chaque jour de nouvelles Atlantide et le font savoir -via des réseau de peer to peer ou des plate-formes de discussion- all over the world. Pour ceux qui crierait au piratage, on rappellera que ce sont justement l'industrie musicale et les états qui ont imposé le passage au numérique et contraint les consommateurs à changer d'équipement et à racheter leurs disques au prix fort. Ce faisant les promoteurs de la “qualité sonore” avaient négligé les impacts de la suppression physique de la différence entre la copie et l'original : la perte du monopole des éditeurs sur la reproduction à grande échelle et la fragilisation de la rémunération des ayants droits [3].

Dans un même ordre d'idées, nombre de révolutions musicales (songez au rock'n'roll, à la musique baroque ou à la techno) ont été conçues en dehors des circuits professionnels. Certains genres musicaux ont même transformé de vulgaires objets de consommation culturelle en instruments de musique (pensez aux platines vinyles des DJs) ! L'exemple est instructif dans la mesure où il nous montre, d'une part, qu'une innovation n'émerge pas forcément des laboratoires des firmes, et, d'autre part, que la créativité (au sens d'un nouveau monde qui émerge) n'est pas nécessairement connectée avec “l'excellence artistique".

Troisième exemple, les créateurs (trices) n'ont jamais été aussi bien traité-es qu'on veut bien nous le dire. Ainsi, il y a belle lurette que les grandes firmes discographiques ne cherchent plus eux-mêmes les “nouveaux talents” mais confient ce travail à de petites firmes qui -si le succès advient- cèdent leurs poulains aux plus offrants [4]. Si l'on ajoute que moins un artiste a de notoriété moins il (elle) est considéré-e, on comprend que l'exploitation des plus faibles, l'optimisation des profits et l'externalisation sont la règle. En définitive, les fondations du pacte sont obsolètes et son application est souvent contestable.

4 En 2020 ?

Dès lors, quelle pourrait bien être la physionomie de la “création” et le portrait de “l'artiste musicien” en 2020 ? Comment pourraient s'esquisser les contours d'un nouveau pacte ?

Parce qu'elle renvoie à un artiste isolé, ne trouvant son inspiration qu'en soi-même, la rhétorique -quasi religieuse- de la “création” est caduque. Dans le monde d'aujourd'hui comme dans celui de demain un artiste devra s'insérer dans un réseau d'acteurs, d'institutions, de techniques, de conventions, de pratiques, de circulations. Dans les années qui viennent, il y a fort à parier que tous ceux et celles qui concourent aux productions artistiques revendiquerons la place qu'il leur revient. Renoncer à cette fétichisation du neuf et de l'individuel, née au moment historique où le marché avait besoin de produits originaux pour conquérir de nouveaux clients, serait considérable. Ce serait d'autant plus nécessaire que, dans les faits, ce sont plus les découvreurs que les créateurs qui sont les véritables dieux de ces jeux.

Dans un livre plein d'humour et de sérieux, le sociologue Howard Becker nous a rappelé que la définition de ce qu'était (ou pas) un musicien-n-e variait considérablement en fonction des styles[5]. Gageons qu'en 2020, il sera tout aussi difficile de dessiner un portrait robot de “l'artiste”. Cependant, on peut néanmoins faire le pari que, dans dix ans, de nouveaux hip hop, des nouvelles techno auront inventé de nouveaux savoir faire, investi de nouveaux lieux de performance, imaginé d'autres façons d'écouter. On peut aussi prévoir que -comme dans le passé- ces différents mondes se rencontreront et donneront naissance à des nouveaux hybrides qui feront frémir les collectionneurs d'étiquettes et les “lignes budgétaires”.

Nul doute qu'à l'origine de ces foisonnements, se trouveront des amateurs qui auront remis en cause les termes du partage entre les professionnels et le public ou, pour le dire autrement, dont les pratiques réinventeront l'espace public. Nul doute non plus que lorsqu'ils (elles) effectueront leurs débuts, on n'appellera pas (encore) ces pionniers des “artistes” et que certains douteront de la valeur (tant esthétique qu'économique) de leurs productions. Alors, il faudra que ces sceptiques se rappellent que dans les controverses passées sur l'amiante, le SIDA, les myopathies, le traitement de la douleur, les soins palliatifs, les tracés du TGV, les OGM, les logiciels libres, l'exposition aux ondes, les pesticides, les rayonnements radioactifs les profanes avaient perçu des choses que les experts n'avaient pas vu voire parfois dissimulaient [6].

Bacon et Edison nous ont appris que les innovations rendaient la vie passionnante. De son côté, l'art nous enseigne que la raison statistique et la logique industrielle pouvaient menacer la singularité. Au lieu d'opposer stérilement ces registres, il nous faudrait plutôt trouver des façons où la stabilité (appelons cela “institutions” et “statuts”) et la souplesse (appelons cela “liberté” et “amateurs”) pourraient coexister. Or, ni le temple public d'Avignon (où le face-à-face entre in et le off évoque plus une salle de cotations qu'une politique publique) ni l'industrie musicale ne proposent de réponses satisfaisantes aux questions -éthiques, technologiques, politiques, économiques, anthropologiques- qui taraudent la société. Il nous faut donc inventer un nouveau contrat afin de poser les bases d'une nouvelle Nouvelle Atlantide où l'universel résulterait moins d'une imposition que d'une coopération entre tous les acteurs [7].

Dix ans pour (re)devenir polythéistes, c'est sûrement jouable.



[1] Francis Bacon La Nouvelle Atlantide traduit par Michèle Le Doeuf et Margaret Llasera. Flammarion. Paris, 2000.

[2] Sur ce grand partage : Bruno Latour Nous n'avons jamais été modernes Éditions de la Découverte & Syros. Paris 1991-1997

[3] Par ailleurs, cette crise du droit d'auteur intervient dans un contexte général où les aspects pervers de la propriété intellectuelle (par exemple les brevets en matière de médicaments) sont de plus en plus sensibles.

[4] Au passage, on remarquera combien les métaphores appliquées aux artistes telles que “poulains”, "écuries”, “protégés” etc. évoquent la domesticité.

[5] Howard Becker Les mondes de l'art 1982 (Traduit de l'anglais par Jeanne Bouniort) Flammarion Paris 1988

[6] Là-dessus : Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthe Agir dans un monde incertain, essai sur la démocratie technique. Seuil, Paris 2001

[7] D'autant que dans ce monde, l'universel a fâcheusement tendance a être blanc et masculin.